
Bien qu’étrangère à la guerre au Moyen-Orient, l’Afrique se trouve à portée de missile de l’Iran et ne sera pas épargnée par l’embrasement de la région, notamment du fait de la hausse des prix du pétrole, estiment des analystes interrogés par l’AFP.
Le continent est « structurellement exposé » à la guerre au Moyen-Orient, explique Hubert Kinkoh, chercheur du groupe de réflexion CARPO, du fait de ses « importations d’énergie, des bases militaires étrangères et de sa proximité avec les goulets d’étranglement maritimes », entre Golfe d’Aden et mer Rouge, l’une des routes commerciales les plus empruntées au monde.
Cibles potentielles –
La Corne de l’Afrique héberge des cibles potentielles pour des frappes iraniennes,
notamment à Djibouti, qui accueille des bases navales américaine et française. Toutes deux se trouvent à environ 160 km du Yémen, où les rebelles houthis disposent, grâce
à l’Iran, d’un arsenal de missiles balistiques et antinavires, ainsi que des drones. La France, dont deux bases ont été touchées, notamment à Abou Dhabi, a abattu des drones « en légitime défense », a annoncé son président Emmanuel Macron, qui a décidé du déploiement d’importants moyens militaires au Moyen-Orient pour défendre les intérêts français et les pays alliés.
Les Houthis ne sont pas encore engagés dans le conflit, malgré leurs promesses de le faire. Ils avaient par le passé provoqué d’importantes perturbations du commerce mondial avec des attaques en mer Rouge du fait de la guerre entre Israël et le Hamas.
Le Somaliland, voisin de Djibouti, pourrait également constituer une cible. Il abrite un
important port et une base militaire à Berbera, exploités par un autre ennemi de l’Iran et ami d’Israël, les Émirats arabes unis. Le gouvernement israélien est récemment devenu le premier à reconnaître l’indépendance de ce territoire depuis sa sécession de la Somalie en 1991. Israël a vraisemblablement déjà envoyé des effectifs au Somaliland, a récemment indiqué un diplomate occidental à l’AFP. « Berbera n’est pas une cible confirmée, mais sa position (près de l’entrée sud de la mer Rouge) la rend vulnérable, alors que les groupes alignés sur l’Iran élargissent la gamme d’infrastructures qu’ils considèrent comme liées aux opérations américaines ou de ses alliés », estime Hubert Kinkoh.
Impact économique –
Sur le plan économique, cette guerre tombe au plus mal pour l’Afrique, alors qu’un dollar plus faible et des taux d’intérêt plus bas offraient un peu d’oxygène à ses nombreux pays lourdement endettés. La guerre perturbe le commerce mondial, détourne les navires du canal de Suez vers la route maritime, plus coûteuse, qui contourne le Cap, et fait grimper les prix dans tous les domaines, notamment l’énergie et la nourriture. Un producteur de pétrole comme le Nigeria aurait pu en tirer profit. Mais il a verrouillé des prix bas pour ses exportations dans des contrats de long terme, et reste un importateur net de produits pétroliers raffinés en raison de sa capacité de raffinage limitée. Les prix à la pompe au Nigeria ont augmenté de 14% cette semaine. Cette nouvelle crise met en lumière l’attentisme d’Abuja, qui laisse ses « intérêts économiques soumis à des forces qui nous échappent », remarque le centre de recherche nigérian SBM Intelligence – une critique qui pourrait être étendue à de nombreux pays du continent.
Les économies africaines profitent aussi de l’envoi d’argent de centaines de milliers de ses travailleurs dans le Golfe, dont les emplois paraissent aujourd’hui menacés.
Répercussions diplomatiques –
L’Afrique du Sud est sans doute le pays le plus exposé diplomatiquement, après avoir déjà irrité les États-Unis par son opposition à Israël et accueilli en janvier des navires de guerre iraniens pour des exercices navals — le gouvernement a depuis désavoué son armée, affirmant qu’elle avait agi contre la volonté présidentielle. « L’Afrique du Sud voudra renforcer le message envoyé au monde selon lequel elle est un acteur neutre et non-aligné. C’est un message qu’elle aura beaucoup de mal à faire passer,
étant donné le rôle si actif de l’Iran dans ces exercices », commente Timothy Walker, de
l’Institut d’études de sécurité, basé à Pretoria.
Le positionnement géopolitique de l’Afrique du Sud pourrait déclencher des sanctions
américaines, craint de son côté William Gumede, professeur de gestion publique à
‘université du Witwatersrand. « Notre économie est tellement vulnérable (…) Nous n’avons pas le luxe de nous offrir des coups d’éclat sur la scène mondiale », pointe-t-il.
Géopolitique –
Les puissances du Golfe, à commencer par les Émirats arabes unis, sont accusées d’attiser des conflits dans des pays comme le Soudan, l’Éthiopie et la Somalie. Une guerre dans leur région pourrait a contrario engendrer des conséquences sécuritaires positives en Afrique, estiment des experts.
Le fait qu’Abou Dhabi soit contraint de « se concentrer sur la défense de son propre espace aérien et de son territoire pourrait réduire son empreinte dans les conflits africains, laissant davantage de place à des processus de paix dirigés par des Africains », observe SBM Intelligence.
